14.07.2011
Coqueluche
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Je me souviens des premières phrases. Sans queue ni tête, elles avaient pourtant une force de persuasion, un je ne sais quoi d'attirant, une fraîcheur incomparable. Ce sont les premières phrases, les premières fois, les premières étreintes. Elles détiennent le privilège immense de l'origine sur celles qui ont suivi. Aussi je les relis avec indulgence. N'ayant rien pour se soutenir, elles sont seules, maladroites, nues, mais elles sont miennes. On y parle essentiellement de maladie, de vieillesse et de solitude. Ce sont mes anciens textes, mes premiers balbutiements ; je viens de là. Qu'en ferai-je aujourd'hui ?
En ce temps-là, j'écrivais sans me soucier du lendemain, sans que le jeu de l'écriture prétât à conséquence. Entre deux bouffées de cigarette, il m'arrivait tout juste de lancer une ou deux phrases à l'écran, d'un geste purement mécanique, comme on jette les cendres de sa cigarette dans le cendrier. J'attendais ensuite que vienne la troisième phrase, comme les autres étaient venues, sans penser à rien et avec la facilité d'un tour de magie. Mais en général la suite ne venait pas. Ce fut ce qui détermina mon premier désarroi face à l'écriture. Car dès la troisième phrase, je me sentais comme enchaîné aux figures du passé, de la même façon que j'étais enchaîné aux membres de ma famille.
Si j'avais pu écrire une seule et longue phrase, sans fin comme sans début, sans ponctuation, pure litanie du temps qui passe, il me semblait que le problème aurait été résolu. Mais entre deux bouffées de cigarette, je manquais de souffle pour ma proposition idéale. Hélas, les souvenirs n'affluaient pas comme je l'aurais voulu, les personnages ne prenaient pas forme, couleur, vie.
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Pour tout dire, il n'y avait qu'un seul personnage, que je séparais en deux pour lui permettre de discourir avec lui-même, la bouche avec l'oreille, le nombril avec l'orteil. Cela donnait des discours improbables où chacune des parties dissociées du tout tentait dans un suprême effort de connaître le secret de l'autre. Je recopie un texte de ce temps-là, en le modifiant certes quelque peu, pour donner une idée des dialogues qui m'enchaînaient alors à moi-même : « Le jour où la maladie prit la forme d'une bouche avide de parler, elle me raconta une histoire, me prenant pour son oreille. Elle commença en ces termes : « J'habitais le corps d'un jeune homme, qui voyageait, sans se soucier de moi. » Je l'interrompis brusquement : voyager pour moi n'avait pas de sens. Au son de ma voix, la bouche se referme aussitôt, fâchée sans doute de s'être à ce point trompée sur mon compte. Une oreille qui parle, comment accepter cela ? Je n'avais plus qu'à me taire à mon tour, n'ayant plus d'interlocuteur, n'en ayant jamais eu. Cette bouche cependant m'intriguait, me fascinait. J'aurais voulu en desserrer les lèvres, apercevoir les dents, la langue, percer le mystère enfin de ma maladie honteuse. Je tentai de la faire rire, sans succès. J'approchai ensuite mes lèvres des siennes. Contre toute attente, ces dernières s'entrouvrirent ; et nos langues de s'unir. Je me souvins alors d'une marche dans la pénombre du soir, des premières étoiles, d'une vie qui commençait, pour ne jamais finir, et cette vie était la mienne. Ce fut comme un grand éblouissement. »
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À cette époque, ma maladie prenait volontiers la forme d'une bouche dépourvue de corps.
Il y a quelques jours dans le Jura, c'est une maladie bien réelle qui m'obligea à garder le lit. J'avais attrapé la coqueluche sur mon lieu de travail et sans le savoir étais parti avec à la montagne ; ce fut là-bas, une fois sur place, que la maladie s'est déclarée. Le sursis de la maladie.
Délivré de toute obligation sociale, du besoin de faire, de sortir ou de parler, je me contentai toute une journée de regarder la lumière filtrer à travers les volets. Malade, je n'avais plus la force, l'énergie requise, ni même l'envie de faire quoi que ce soit, et, plus important, je n'étais pas poursuivi pour autant par la culpabilité de ne rien faire. En retour, le monde se réduisait à un mince filet de lumière qui passait dans la chambre au travers des deux panneaux de bois. Et certes c'était le monde entier, dans toute sa variété et sa profusion, qui passait ainsi par l'ouverture étroite. Le monde entier m'était donné sans que j'ai à faire le moindre effort, puisque aussi bien je n'étais plus en mesure de faire le moindre effort. Or tout mon bonheur résidait en ceci : que le mince filet de lumière portât avec lui le souvenir et la respiration de la formidable masse de la montagne qu'il avait laissée derrière lui. En lui je voyais également les arbres pressés les uns contre les autres sur le versant, les nuages pesant au-dessus, aussi bien que l'église au pied de la montagne, et tout le village au fond de la vallée de la Valserine.
Et la vallée draînait le monde entier à sa suite, du proche au lointain, avec ses villes, ses lacs, ses montagnes aux formes étranges et ses hommes plus étranges si cela est possible. Enfin, mon esprit était à la mesure du corps qui l'abritait.
iv
Le philosophe et astronome Giordano Bruno disait dans son opuscule au sujet des Liens : « Les vieillards parfois sont endurcis aux liens, parfois ils y sont impropres ; les jeunes gens, quoique moins endurants, sont plus propres à être liés ; quant aux gens d'âge moyen, ils sont liés proprement, durablement, étroitement. » Or voici ma consolation : qu'avec le temps, la veillesse aidant, subissant par ailleurs les premiers assauts de la maladie, les liens forgés par le travail se défassent, qu'ils se détendent imperceptiblement. Car aucun supplice ne dure éternellement, avec le temps le spectacle perd de son intérêt et l'on ne sait plus bien pourquoi cet homme est livré ainsi à la cruauté du châtiment, quand bien même il se serait à lui-même enchaîné. On passe alors à un autre jeu.
Aussi les âges de la vie se reconnaissent à la nature des liens qu'ils entretiennent. Et s'il est vrai que l'enfant est fier de faire tout seul les lacets de ses chaussures, si l'adolescent apprend dans le secret le noeud de la corde qu'il passera autour de son cou, il n'en est pas moins vrai que le vieil homme sent se défaire peu à peu les liens par lesquels il s'était attaché à la vie.
Peu à peu il désapprend les noeuds qu'il avait appris à nouer si fermement autour de son corps.
Alors que j'étais étudiant en classes préparatoires au lycée Stanislas, je me souviens être tombé malade et avoir gardé le lit. C'était peu avant que j'abandonne ; la maladie avait donné le signal, le prétexte à ma démission. Au fond de mon lit, je me laissais bercer par la fièvre et par les chansons d'un Nick Drake ou d'un Syd Barrett. En ce temps-là, j'ai tout fait voler en éclats : avenir, argent, travail, etc. J'ai tout fait voler en éclats, puis je me suis baissé vers les éclats de verre qui jonchaient le sol et qui étaient les morceaux dispersés de mon corps, et patiemment j'ai recollé les débris un à un, en priant pour que personne ne décèle la différence. Depuis lors les morceaux tiennent tant bien que mal, la bouche avec l'oreille, le nombril avec l'orteil.
Les liens du travail servent d'abord à cela, à faire tenir, à être un minimum présentable devant les autres. Un jour pourtant, une fois entré dans le troisième âge de ma vie, je retirerai de nouveau les bandages, et cette fois-ci ce sera pour de bon, comme on enlève un plâtre après un accident. Un bras comme neuf, un bras de nouveau-né, un bras chétif et blanc pour ne s'être pas exercé et n'avoir pas ressenti le contact du soleil depuis tant d'années, voilà ce que je découvrirai sous le plâtre. Alors mon bras toujours intact se saisira de l'outil par lequel je me délivrerai.
17:00 Publié dans Récit | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : travail, maladie, écriture
27.02.2011
Tours et cimetières
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Du parc de Belleville jusqu'au dôme rouge de Saint-Augustin. Ou bien jusqu'aux tours de la place d'Italie. Du cloaque je monte au promontoire : gravir les escaliers, et dire qu'il m'en coûtait à l'époque de monter seulement les deux étages menant à cet appartement bordelais où le travail – l'absurdité de mon travail, - me confinait dans une stupeur et dans une angoisse quotidiennes. Il faut dire qu'après l'escalier, il y en avait encore un autre, dans l'appartement, quelques marches tout au plus mais particulièrement raides qui me faisaient arriver juste sous les combles, où tout le jour durant et dans un silence de mort, je me retrouvais lié à la contrainte du travail. Dieu sait si cette contrainte peut être absolue ! Du parc, je peux voir également le mont Valérien, sorte d'éminence basse, socle pyramidal occupé à ma connaissance par les militaires. Il s'élève modestement derrière l'Opéra Garnier, celui-ci orienté de biais, et l'on ne sait trop ce qu'il s'y passe, puisque du point où je me trouve il ne fait que se profiler silencieusement à l'horizon. Il s'élève donc derrière l'Opéra Garnier mais dans mon esprit c'est plutôt l'opéra qui serait à l'intérieur du mont Valérien, comme si je voyais les choses par transparence, comme si elles étaient des boîtes imbriquées les unes dans les autres, et que mon regard ouvre pour en découvrir le secret. Du mont Valérien, il eut certes mieux valu faire un cimetière, une nécropole ou quelque chose d'approchant.
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Il est vrai qu'on n'atteindrait jamais ici ou là-bas, au mont Valérien, la perfection d'un cimetière de Provence : il y manquera toujours les cyprès et le soleil pour éblouir la poussière blanche des pierres tombales. Dommage, il faut croire que les cimetières ne trouvent leur pleine envergure, leur raison d'être en quelque sorte, que dans ces régions-là, quand ils sont visibles de loin au sommet des collines odorantes. Alors on y va pour se recueillir et l'on se croirait presque au Mont des oliviers ; tous les noms inscrits y sont vénérables et pour un peu, je serais tenté de m'y chercher des aïeux, en même temps qu'un patronyme. Les cimetières autour de Paris ont au contraire un air morne et gris, une allure bêtement administrative à des lieues de toute possibilité d'élévation spirituelle.
Ce constat me fait espérer qu'on voudra bien, le moment venu, m'enterrer dans quelque cimetière des Alpes Maritimes, où mes os, à l'image de ces pierres, seront blanchis, usés, limés, justifiés enfin par le soleil et l'air marin.
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Il se trouve que pour l'heure je vis à Paris. Mon rêve cependant serait d'habiter au milieu des tours ; ce rêve que j'ai gardé longtemps secret, j'en fais l'objet aujourd'hui de discours enflammés et maladroits. Oui, mon rêve serait d'occuper l'une de ces tours, à Hong-Kong peut-être bien, et d'avoir pour unique paysage, à ma fenêtre ou à mon balcon, une forêt d'autres tours s'étageant les unes au-dessus des autres. Oui, j'habite en rêve une ville ultra-moderne, extra-européenne, une de ces villes qui a fait le choix de détruire l'ancien bâtis au ras du sol, pour mettre à la place de l'immense, du démesuré, du vertical. Quelle révolution ce serait si pour aller chez le coiffeur ou au café du coin, je n'avais qu'à prendre l'ascenseur et m'arrêter au 27e ou disons au 61e étage ! Chaque tour serait un univers à part entière. En attendant, je me contente à Paris de vues plus modestes. Ainsi au parc de Belleville, j'ai découvert la possibilité de m'y voir encerclé exclusivement de tours ; sans doute y sont-elles moins nombreuses et moins hautes qu'elles ne le sont par ailleurs, mais enfin ce sont des tours, habitées qui plus est, de vraies tours d'habitation. Il faut pour cela se poster dans le parc à un endroit stratégique et je dirais presque magique, d'où l'on ne voit plus qu'elles, grises et décevantes dans leur manque d'ambition. Mais alors il n'y a plus qu'à faire oeuvre d'imagination, ajouter quelques étages en hauteur, en repeindre certaines de couleurs plus vives, et les voir ensuite se multiplier à l'infini, pour plonger dans une ivresse qui ouvre à Paris des possibilités architecturales inconnues.
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Mais à défaut de tours, nous avons à Paris quantité de cimetières. J'en viens par là au rapprochement singulier qui est au coeur de mon sujet. Il est frappant en effet de découvrir que les deux points culminants de la géographie parisienne, respectivement la butte Montmartre et les hauteurs de Belleville, sont occupés tous deux à leur sommet par un cimetière. Autre fait étrange et remarquable, les deux collines s'élèvent à des altitudes sensiblement identiques, l'écart se jouant à quelques dizaines de centimètres tout au plus. Ce n'est donc qu'à une époque relativement récente que l'on a su avec certitude laquelle était en réalité la plus élevée. Même Claude Chappe, l'inventeur du télégraphe, s'y est trompé quand il décerna la palme à Belleville et y construisit le premier télégraphe, disparu depuis lors mais dont la rue du même nom porte le souvenir.
À l'inverse, il peut paraître étonnant de choisir un point culminant pour y enfouir quelque chose, quelle qu'en soit la nature, trésor ou cadavre, car ce n'est pas à six sous pieds sous terre, quand bien même on serait enterré sur la Butte Montmartre, soit précisément à 128,73 mètres d'altitude (c'est-à-dire à 130,53 mètres d'altitude au sol auxquels on soustrait les 1 mètre 80 nécessaires à l'enfouissement selon l'expression), que l'on pourra jouir pleinement de la vue.
À la suite de Rilke et de Vila-Matas, j'en viens donc à me demander si l'on va sur ces hauteurs, dans ces tours comme dans ces cimetières, pour y mourir plutôt que pour y vivre. Une tour, ne serait-ce pas un peu comme un cimetière ? Et selon le bon mot d'un ami, être « entouré » ne reviendrait-il pas en quelque sorte à être enterré ? Si tel est le cas, à Paris on aura fait le rapprochement depuis longtemps et l'on se sera dit qu'avec tous ces cimetières, il serait bien inutile de constuire des tours en sus, pour y caser des vivants déjà morts, les uns au-dessus des autres, tout comme dans les tombes. Au cours de la discussion enflammée à laquelle je faisais allusion pour commencer, ce même ami évoqua à mon souvenir le passage d'un roman de Barvajel, où les morts sont exposés derrière une vitrine dans les appartements de leurs descendants (eux-mêmes occupants de tours ultra-modernes), dans l'attitude que ces derniers ont jugée la plus favorable ou significative.
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La discussion prenait une tournure quelque peu funèbre.
Ma pensée glissa tout naturellement vers le souvenir de l'enterrement de ma grand-mère, qui avait eu lieu la semaine précédente, enterrement durant lequel elle avait pris l'ascenseur pour descendre à des profondeurs insoupçonnées ou pour monter peut-être à des hauteurs vertigineuses. Je revis le cercueil au fond de la tombe, y relus l'inscription « Angèle Bartoli, née Hutch en 1925 ». Je me rappelai alors un rêve étrange que j'avais fait une nuit alors que j'étais à la montagne. Le rêve tournait autour du nom de jeune fille de ma grand-mère, Hutch, et de sa prononciation. S'agissait-il d'un h muet ou d'un h aspiré ? Ne pas prononcer le h revenait néanmoins – ce dont je me rendais compte une fois qu'il était trop tard, - à couper le souffle à ma grand-mère, qui souffrait déjà de problèmes respiratoires. Aussi dans le rêve mourrait-elle du fait que j'avais retiré la lettre h de son nom de jeune fille, et j'en ressentais une intense culpabilité.
Sur ces entrefaits, je n'y tins plus : comme pris de superstition, je me levai brusquement du canapé où j'étais affalé, et fis quelques pas dans la pièce, quelques légers pas de danse aurait-on dit, comme pour apaiser l'esprit colérique de ma grand-mère, qui nous écoutait peut-être depuis sa nouvelle demeure. L'instant d'après, je revins m'asseoir comme si de rien n'était ; je n'eus même pas la présence d'esprit d'aller chercher une bière dans la cuisine, de manière à justifier mon attitude. J'avais pris néanmoins la ferme résolution de visiter les lieux, les deux points culminants de Paris occupés chacun par un cimetière.
vi
Par un temps brumeux, je montai sur la butte Montmartre où je trouvai l'église et le cimetière attenant fermés. Il était inutile d'insister, et encore plus inutile d'en demander la clé au peintre dont la galerie jouxtait l'église.
Je m'engageai peu après dans une rue dont le principal attrait était d'être ignoré des touristes et des boutiques de souvenir. À peu près à son milieu, je me retournai, mû par un instinct qui m'avait guidé jusqu'en ces lieux.
Ce fut pour découvrir que je me situais à l'endroit précis, où l'oncle de mon grand-père, cheminot mais également peintre de Montmartre du dimanche, avait peint une vue du Sacré-Coeur dans les années cinquante. Oui, c'était ici qu'il avait choisi de poser son chevalet, à cet endroit précis de la rue Norvins où je venais de m'arrêter. J'avais revu le tableau récemment, aucun doute n'était possible ; avec quelques autres, il décorait les murs du salon dans la maison de mes grands-parents en Picardie. Le fait qu'il y eut un peintre dans la famille et que ce peintre ait vécu à Paris était un double sujet de rêverie pour l'enfant que j'étais alors. Selon la légende, il avait même connu Maurice Utrillo, avec qui il se serait fâché. Après bien des années, je me retrouvais à sa place, je voyais par ses yeux. Il faut croire que j'étais parvenu à un autre lieu magique, un lieu d'où l'on voit non pas des tours mais ressurgir le passé. Ainsi m'était-il donné de voir ce qu'un autre a vu en son temps et dont il a bien voulu laisser trace, avant d'emporter dans la tombe le trésor de son regard.
10:15 Publié dans Récit | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tour, cimetière, belleville, montmartre
30.09.2010
Au pays des maisons jamais finies
Puis me vient le besoin impérieux de quitter la ville, de prendre ce chemin qui monte entre les maisons. Autour de moi, les gens vaquent à leurs occupations. Certains sont affairés à reconstruire leurs maisons, comme si le conflit venait seulement d'avoir lieu. D'autres plus chanceux en sont à leurs jardins. Je traverse un puis deux cimetières musulmans aux tombes d'un blanc éclatant. Viennent-ils donc tous de mourir ? Je ne me pose pas la question. Seul le chemin compte, et par le chemin ce texte que je récite, que je prépare de longue date. Je gravis la pente, de plus en plus raide. Bientôt on ne pourra plus voir nulle trace de moi en ville, j'aurai tout à fait disparu. Ici un commerçant me dévisage ; là une vieille femme occupée à son potager. Plus loin, c'est toute une famille autour de la table du jardin. Je lance de timides Doberdan ! dont je ne sais s'ils sont compris ou rejetés. Bientôt plus personne ne pourra dire : je l'ai vu ici, mais non il est là, non, plus haut !
Ce que je croyais être initialement mon but, la lisière proche d'une pinède, est en fait une caserne. C'est dur à accepter mais je continue, il y a un moment où le texte vient tout seul, où n'importe plus que le chemin, l'ascension. J'entonne alors cette rengaine : « Je suis au pays-des-maisons-jamais-finies. Je suis de retour au pays-des-maisons-jamais-finies... » Dans ces maisons, où il manque toujours au moins le revêtement, une porte, une fenêtre, que sais-je encore ? on y habite quand même, et progressivement elles reviennent à la vie, à la couleur, à la joie. D'autres, noires, caverneuses, balcons et toits effondrés, leurs façades mitraillées, semblent définitivement vouées à la ruine.
Puis la ville s'interrompt net. Ne restent plus que les détritus et une incompréhensible plate-forme en béton qui date peut-être de la guerre. Les détritus deviennent des chardons bleus : ça y est, je suis sauf. Je gagne le couvert d'une autre pinède au sol tapissé de fougères. Je suis maintenant au sommet de la colline et le chemin continue le long de la crête. Je me surprends à redouter certains creux dont j'imagine qu'ils pourraient recéler d'anciennes mines. Puis je me rassure, en observant de façon cynique que sur ce chemin fait de pieds d'hommes, emprunté quotidiennement (mais l'est-il vraiment ?), les mines ont depuis longtemps disparu. Une clairière et me voici sur l'autre versant de la colline : Sarajevo n'est plus en vue, je suis passé de l'autre côté. Il n'y a pas de quoi en faire toute une histoire. Pourtant j'ai gravi cette colline sous une chaleur torride, comme autrefois je gravissais deux par deux les marches de l'escalier qui menait à ma chambre. La chambre a disparu, mon enfance est loin derrière. Mais le chemin parcouru est devenu le texte.
10:55 Publié dans Fragment, Récit | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sarajevo


